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Dames du Baroque -MSK Gand- des féministes avant l'heure ?

par Marie de la Fresnaye 5 Novembre 2018, 20:56 Histoire de l'art Peinture International

©Artemisia Gentileschi, 1613 Gallerie degli Uffizi, Firenze.
©Artemisia Gentileschi, 1613 Gallerie degli Uffizi, Firenze.©Artemisia Gentileschi, 1613 Gallerie degli Uffizi, Firenze.
©Artemisia Gentileschi, 1613 Gallerie degli Uffizi, Firenze.

©Artemisia Gentileschi, 1613 Gallerie degli Uffizi, Firenze.

L'exposition Artemisia Gentileschi (1593-1652) au musée Maillol en 2012 avait été une première remarquée. Son commissaire Alain Tapié conservateur en chef, musées de France, prolonge cet éclairage en l'élargissant à d'autres artistes femmes rebelles à l'aube du baroque, pour le musée des Beaux Arts, MSK de Gand aux côtés de Valentine De Beir, conservatrice MSK et Francesco Solinas, maître de conférences, Collège de France. 
 
Victime d'un viol à l'âge de 17 ans et dont le destin tumultueux n'a cessé de fasciner et d'amplifier la légende, Artemisia qui se construit au départ sur une vengeance, finit par s'imposer à la tête d'un véritable atelier et sera la première femme admise à l'Academia del Disegno de Florence en 1615.
 
Si son aura particulière faite de gloire et de tourments se dégage de ce panorama, elle n'est pas la seule à avoir rivalisé avec ses pairs masculins. 
 
De Sofonisba Anguissola (1532-1625), jusqu’à Elisabetta Sirani (1638-1665) en passant par Fede Galizia (1578-1630), Giovanna Garzoni (1600-1670) , Orsola Maddalena Caccia (1596-1676), Lavinia Fontana (1552-1614) ou Virginia da Vezzo (1601-1638), toutes se heurtent à des pressions de genre qui leur interdisent notamment l'étude académique du nu masculin. Mais de ces interdits elles feront bientôt un puissant vecteur d'invention stylistique fondé sur la "captation optique" (cristallisation des regards, rôle du miroir, dramatisation du temps suspendu) pour reprendre les propos d'Alain Tapié, doublée d'un grand réalisme (les nature in posa, portraits d'après nature).
Formées souvent sous l'égide de l'atelier paternel familial, elles ne doivent leur émancipation qu'à l'audace et au talent. Bien que filles de peintres pour la plupart d'entre elles, elles restent cloitrées à la bonne organisation de l'atelier, la préparation des couleurs ou les copies. Elles ont l'interdiction de fréquenter un atelier masculin ou travailler dans des lieux publics. Certaines doivent se marier, comme Lavinia Fontana (qui assumera onze grossesses) ou Artemisia pour pouvoir continuer à exercer leur pratique.
Dès lors de quels moyens disposent-elles pour imposer un style autre qu'allégorique, mythologique ou religieux suivant les canons vertueux de la Contre Réforme ? S'appuyant sur portraits et natures mortes symboliques admises par les conventions, elles puisent dans ce registre les outils de leur révolte tout en pratiquant un art de la diplomatie, spontanée ou commanditée, indispensable dans l'Europe d'alors. C'est tout l'enjeu de cette exposition qui offre un regard tout à fait inédit sur ces destins d'artistes femmes souvent reléguées au second plan face à leurs collègues masculins célèbres tels que Le Caravage, Titien ou Hannibal Carrache.
Présence discrète et recherchée auprès d'une princesse, les femmes peintres comme Sofonisba ou plus tard, Lavinia Fontana, Giovanna Garzoni et Artemisia jouissent d'un statut à part auprès des cours européennes comme cela sera le cas à Rome pour Lavinia, protégée du Saint Père qui réalise l'impressionnante "Reine de Saba devant Salomon" (National Gallery de Dublin) sur commande des ducs de Mantoue, ou Artemisia à Naples, protégée du puissant Duc d'Alcala pour qui elle réalise le tableau de Cléopâtre mourante, concrétisant enfin son rêve d'ascension sociale et menant grand train. Mais si elle s'attache à une héroïne canonique pleine de vertu, le motif du panier qui l'accompagne plein de véracité fait office d'allégorie avec cette couronne de lauriers et ces fleurs éphémères qui contrebalancent le message général. Giovanna Garzoni fera de cette observation de la Nature pour le mécène le chevalier Cassiano dal Pozzo de fascinantes planches botaniques, présentées à la fin du parcours, jetant les bases d'une véritable encyclopédie naturaliste, sur fonds de tractations politiques et de missions diplomatiques tenues secrètes. Artemisia mènera d'ailleurs des fonctions d'ambassadrice attestées pour la Cour de Rome que se soit à Londres ou à Paris. 
 
Penchons nous à présent sur la thématique de Judith et Holopherne, véritable constante, reprise par nombre d'entre elles.
 
Chez Lavinia Fontana (1600) la préciosité des étoffes et des bijoux sont mis en contrepoint avec la cruauté de l'arme tachée de sang, tout comme chez Fede  Galizia avec la Judith de la galerie Borghèse dont la somptuosité des atours dans une veine vénitienne, est contrecarrée par le visage édenté de la suivante.
Artemisia, pour qui cet épisode devient une véritable marque de fabrique, rajeunit la domestique dans la version du Palazzo Pitti de Florence qui regarde dans la même direction et même si certains détails sont encore luxueux (le diadème) on va vers une certaine épure pour donner à voir cet "instant décisif", cher au Caravage. 
Sous ce prisme de la vengeance rendue par les femmes, Elisabetta Sirani explore une stylisation particulière à partir de l'épisode de Timothée violée par l'un des généraux d'Alexandre le Grand qu'elle précipite alors au fond d' un puits. Elle se focalise sur cet instant contrairement à l'iconographie habituelle de la légende de Plutarque, dans un style viril, donnant à l'héroïne une dimension active et forte, loin des stéréotypes. Nous sommes dans cette "sidération du regard" telle que le résume Alain Tapié, pleine d' ambiguïtés ici. Elisabetta sera d'ailleurs l'une des premières à être reconnue par ses pairs et signera ses œuvres, restant tout sa vie célibataire et assumant ce statut. 
 
Ainsi d'un monde clos et intime, ces femmes regardent vers l'extérieur dans une mise en abyme à chaque fois renouvelée par leur intense inventivité plastique. Leurs autoportraits, au delà d'une fixité silencieuse, sont une invitation au regardeur à dépasser les apparences.
 
Nous ne sommes plus dans la "patience féminine" telle que décrite par Vasari mais dans l'impatience du génie créateur.
 
Infos pratiques :
 
Les Dames du baroque
Femmes peintres dans l'Italie du XVIème 
 
jusqu'au 20 janvier 2019
 
MSK, musée des Beaux Arts
 
Catalogue aux éditions MSK/Snoeck, 35 €
 
Egalement lors de votre visite, ne manquez pas le Pantologue de Patrick Van Caeckenberg, dont l'œuvre a été installée dans les salles du Siècle d'Or des Pays-Bas lors de la réorganisation de la collection permanente en 2017.
Depuis sa retraite dans la campagne des Ardennes flamandes, Patrick Van Caeckenbergh règne sur le monde. Un monde personnel, qu’il a aménagé selon ses propres souvenirs et ses propres désirs. Dans cet univers parallèle, qui présente une grande ressemblance avec le nôtre, mais qui en est en même temps très éloigné par sa propre logique interne, Patrick Van Caeckenbergh joue avec ses idées comme un chaton avec une pelote de laine.
 
Et "Aller&Retour", les nouveaux ponts avec le SMAK tout proche, dans un parcours d'échanges dynamiques.
 
Accès :
Musée des Beaux-Arts de Gand
Fernand Scribedreef 1
9000 Gent

Prix :
12 euros / 10 euros (réduction) / 2 euros (19-25) / gratuit (-19)
 
Dans le cadre de leur deux expositions sur le Baroque, le MSK s’associe au BOZAR. Sur présentation de votre billet pour ‘Theodoor van Loon. Un caravagesque entre Rome et Bruxelles’ au Palais des Beaux-Arts, vous recevez une réduction pour ‘Les Dames du Baroque’, et vice versa.
 
 
Organiser votre séjour :
 
 
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